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Publié par Homme Culture & Identité

INTERVIEW - L'auteur de La Galanterie française fait l'éloge du couple, dans un livre où elle prend appui sur sa vie


Vous êtes spécialiste du XVIIIe siècle, lectrice de Rousseau, professeur.
Être enseignante est mon métier, une part de mon identité. J'espère ne pas l'être dans Le Goût de la vie commune, où je prends appui sur ma vie. Quant à Rousseau, il est un des seuls philosophes qui ait réfléchi sérieusement à l'amour, avec Platon. Rousseau est un penseur du couple. Ses propositions sur l'éducation des filles nous horrifient aujourd'hui, on a l'impression qu'il veut les confiner au foyer. Cependant il leur donne la possibilité de se marier à leur gré, et c'est essentiel. Ce n'est toujours pas gagné dans les parties du monde où règne le mariage arrangé. Avec Rousseau, la femme a la décision amoureuse. Elle se définit par les liens amoureux puis familiaux qu'elle crée autour d'elle. On n'en est plus là aujourd'hui. Les femmes ne veulent plus être confinées à cette seule dimension affective. De là à s'en arracher entièrement, il y a un pas. La définition par l'égalité est pauvre, quand on a dit que la femme est l'égale de l'homme ou qu'elle doit le devenir, rien n'est dit sur ses pouvoirs propres ni sur ses aspirations. L'égalité ne suffit pas à résumer les vies que nous menons.


Le Consentement amoureux (2001) et La Galanterie française (2006) ont été contestés par les mouvements féministes et homosexuels.
Il pouvait y avoir, dans Le Consentement amoureux, un aspect provocateur. À la suite de Rousseau, je parlais en termes de "nature". C'est insupportable à la sociologie moderne, pour qui l'Histoire est tout et la nature n'est rien. Mais je n'ai pas de problème avec les milieux homosexuels. Je n'ai pas à me défendre d'explorer des idéaux hétérosexuels. On peut parler de ce qu'on vit sans être accusé de tomber dans l'hétéro-fascisme. La Galanterie française a été bien reçue, en 2006, puis elle est revenue dans l'actualité, avec l'affaire Dominique Strauss-Kahn, en 2011. L'historienne américaine Joan Scott y voyait le syndrome de l'indulgence française pour la séduction donc pour le viol. C'est un contre-sens. La galanterie est un principe de délicatesse : le critère, c'est que les femmes se sentent le mieux possible partout où elles se trouvent. On est aux antipodes de la brutalité.


Participez-vous aux débats sur le mariage pour tous et la "théorie du genre"?
Le débat a sombré dans le binarisme et se polarise en "pour" et "contre", "droite" et "gauche". On doit faire face à un féminisme institutionnel qui, depuis vingt ans, ne sait que dire "égalité" et se désintéresse de la chair de l'existence. Cela n'a pas d'intérêt ni de conséquences : le donné existe, donc persiste.


Le Goût de la vie commune est un livre personnel.
Je m'intéresse à l'attachement, qui est une capacité féminine. Les femmes ont une perspective, sur le couple et sur la durée, différente de celle des hommes. Elles ont une perspective active. Les femmes font le couple. Les hommes ont souvent des images d'emprisonnement, qu'ils refusent le couple ou qu'ils s'y résignent. Quand ils en font l'éloge, c'est parce qu'il offre un abri. Give me shelter. Je n'ai jamais vu les choses ainsi. Dès le départ, l'envie de former un couple a été pour moi un désir de liberté. Sans être victime de l'idéologie, sans qu'on ne m'ait rien imposé : au départ, je désire vivre à deux, et je tiens l'amour pour un essor. Dans cette expansion se produit un investissement de l'esprit. Il faut penser pour vivre à deux, cela ne se fait pas tout seul. Je représente un point de vue féminin, voire féministe. Le couple est action, action émancipatrice. Autrefois, les jeunes filles voulaient se marier pour être plus libres, aller au bal, sortir le soir. C'est à des années-lumière de nous. C'est toujours nous. J'ai attendu d'avoir un compagnon pour faire du stop ou dormir à la belle étoile. Nous n'avons pas cessé d'être le sexe vulnérable. Cela, on ne veut pas le savoir, on ne peut pas l'ignorer. Donc l'éventail des possibles s'ouvre sitôt qu'on est deux. Ce n'est pas symétrique pour un homme. Ce qui est une libération pour la femme apparaît comme une charge pour un homme.


Pourquoi commencer Le Goût de la vie commune en parlant de l'ennui ?
La divortialité est élevée, 50%. On surestime ce que le couple peut offrir. L'idée de fuir l'ennui fait partir sur un mauvais pied. Immanquablement vient un temps où l'autre est si familier qu'on se sent seul(e) en sa présence : faut-il s'en prendre à lui? On présente l'ennui comme un motif de rupture : l'autre n'est plus excitant, on veut du nouveau, soif d'aujourd'hui. C'est déraisonnable de chercher à vivre sur ce mode publicitaire. En fait, les moments de léthargie sont essentiels, pas seulement pour le couple mais pour toute créativité. Je précise : l'ennui comme stase, non comme oppression. Ma défense du couple n'est pas confessionnelle. Je n'en fais pas une religion. Si quelque chose vous opprime ou vous dégoûte chez l'autre, il faut partir.


Vous faites l'éloge de l'habitude.
Pour faire repérer des choses qui échappent à l'esprit du temps. Le coup de foudre n'a pas besoin d'arguments. La connaissance dans le temps long, si. Hume, parlant de la science, notait que, pour qu'il y ait des savants dans une société, il fallait qu'il y ait de la sécurité. La sécurité permet de dégager un surcroît d'attention. Pas l'excitation, pas l'étourdissement. J'attire l'attention sur la capacité d'observation qui naît de la fréquentation au long cours.


Vous confiez être restée seule durant trois ans.
J'ai vécu seule entre 25 et 28 ans, dans une solitude entourée, comme souvent à cet âge. Mais j'ai aussi connu la difficulté de vivre pour soi, de se créer une armature. Quand on n'est plus sous le regard d'autrui, bien des choses s'altèrent ou s'effondrent. Il faut beaucoup d'énergie psychique pour vivre seul. Voyez la difficulté des célibataires pour partir en vacances. Leur égoïsme est un cliché, vivre seul demande une forme d'ascèse. Maintenant, même si c'est difficile, cela n'a rien d'admirable. La femme affectivement indépendante est un idéal mensonger. Les trois quarts du temps, votre femme indépendante a des liens affectifs qui ne sont pas publics, comme un amant dont elle ne veut pas parler, ou plusieurs. L'indépendance affective est un paravent, l'autarcie est un bluff. Dans la formation du couple ou de la famille, il y a mise en œuvre d'une partie de soi, jusque-là en jachère. Une amante ou une mère révèle des capacités qu'elle ignorait, qui ne préexistent pas. Par opposition, la femme seule n'est rien de nouveau. Sa solitude ne révèle rien. Je trouve difficile d'être seule, mais je ne reconnais aucune supériorité éthique ou heuristique à la solitude. Ce n'est pas vrai qu'on se connaisse mieux vivant seule. Marivaux dit vrai : "Il n'y a que le sentiment qui puisse nous donner des nouvelles un peu sûres de nous."


La vie de couple implique, pour vous, le souci de l'autre.
Je reste au ras du bitume de la quotidienneté. Dans la vigilance conjugale et familiale, il y a une petite gentillesse ordinaire, une pratique courante de la sollicitude qui m'importent. Cet effort féminin est rabaissé par les moralistes qui veulent de l'Éthique, E majuscule. Eh bien, le souci du bien qui s'arrête au bien des miens, c'est peu, mais c'est déjà ça. Le couple est une expansion douce où le moi se développe de manière un peu plus heureuse, un peu plus spacieuse, mais toujours limitée. C'est limité, parce que c'est intérieur. Alexandre peut vouloir conquérir le monde, une femme, normalement, ne veut que posséder un cœur. Laissons à part les stars et les tombeuses. La création d'une famille est la création d'un espace fermé. C'est ouvrir un peu plus d'espacement dans l'intime.


La notion d'égalité ne vous semble pas essentielle au maintien d'un couple.
L'égalité n'est ni le motif de l'engagement ni le motif de la durée de la vie commune. Quand ce thème intervient dans un couple, c'est plutôt le signal que quelque chose ne va pas. Quand ça tournait mal autrefois, on appelait ses voisines. Aujourd'hui, on convoque le discours qui a autorité. Le discours féministe ambiant, Vallaud-Belkacem ou les recommandations de la Communauté européenne. Le couple cesse alors d'être fermé pour devenir quelque chose d'ouvert à tous vents, parce qu'il ne tient plus par lui-même. D'accord, il y a des maris violents et des hommes injustes. Il faut les quitter, parfois les punir. Reste que l'égalité est le motif moderne des querelles. Nous orchestrons nos irritations sur cette partition. Or la vraie difficulté est ailleurs : si lui et moi ne nous accordons plus, si la confiance a disparu, ça n'a rien à voir avec l'égalité. Et le désir non plus n'est pas la clé de tout, Éros, l'éternel suspect : lui aussi nous le surévaluons. C'est charmant le désir mais tout de même : il ne risque pas de tenir jusqu'au tombeau. Qu'est-ce que s'accorder, qu'est-ce que se désaccorder ? Le couple est une affaire de synchronie. Faire la même chose que l'autre, s'adapter à ses goûts et quêter la connivence : faire naître ces instants où l'on se comprend par-dessus la tête de gens qui ne voient pas qu'il y a quelque chose à comprendre, c'est plaisant.


Vous avez une vision optimiste du couple.
La vie affective est palpitante. Si grand soit l'attrait de la réussite individuelle, la sphère professionnelle garde un caractère ingrat. Dans le monde du travail, il faut se forcer. Dans la vie affective, non. C'est un havre : j'ai envie d'y être. Tout ce qui s'y passe me regarde. Optimisme? Il y a eu, dans ma génération, une rupture avec le pathos révolutionnaire qui repousse le bonheur aux lendemains qui chantent : donc plus tard, après la révolution, surtout pas dans ce monde inique. Comme tant d'autres, j'ai admis la possibilité du plaisir au présent. J'ai surtout cherché une voie entre le pessimisme masculin, qui n'attend rien de la durée, et la vindicte féministe, pour qui l'amour est l'opium des femmes. Si l'on cède à la courte vue des hommes ou si l'on incrimine inlassablement la norme hétérosexuelle, on a des raisons de déprimer. Rien n'y oblige. J'ai confiance dans la vie affective et dans l'éclairage de la littérature.


Vous vous diriez toujours féministe?
Absolument tout doit être ouvert aux femmes, toutes les carrières, toutes les positions. Ce n'est pas encore acquis. Quand ce sera le cas, qu'elles fassent ce qu'elles veulent. Autrement dit, je suis pour l'égalité des chances, je me moque de l'égalité des résultats. La liberté individuelle des femmes est plus importante, pour moi, que l'égalité réalisée. Si elles ont envie de vivre des passions plutôt que de prendre des postes, c'est leur droit.


N'est-ce pas réactionnaire de faire l'éloge du couple?
C'est ahurissant que l'éloge du couple et de la famille soit devenu un marqueur de droite. Le vivre-ensemble commence à deux. Prôner la mixité sociale, et ne pas être capable de parvenir à l'entente chez soi, dans des conditions de liberté complète, alors qu'on s'est mutuellement choisis, c'est curieux. Comment prôner une morale universelle, abstraite sans rapport avec sa propre expérience? C'est dans ce qu'on vit qu'on est moral, ou pas. Je tiens à partir de ce que j'éprouve pour penser en dehors des intimidations.


Le Goût de la vie commune, Claude Habib, Flammarion, 180 p., 12 € (en librairies jeudi).


Marie-Laure Delorme - Le Journal du Dimanche

mercredi 05 mars 2014


Claude Habib 
Paru dans leJDD 
Claude Habib, mi-février à Paris. (Brigitte Baudesson pour le JDD)

 

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