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Publié par Homme Culture & Identité

L’écrivain et philosophe, qui vient de publier l’ouvrage Qu’est-ce qu’une famille ? *, analyse la politique familiale de gouvernement.


 

Marie-Laetitia Bonavita

ENTRETIEN 

LE FIGARO. - Le gouvernement envisage de mettre sous condition de ressources les allocations familiales. Faut-il distinguer familles pauvres et familles aisées ?

Fabrice HADJADJ. - L’imposition se fait déjà au prorata des ressources. Les riches y doivent - avec justice - payer plus que les pauvres. Mais le régime de l’allocation familiale se distingue en principe de celui de l’impôt. Il ne s’agit pas de faire contribuer les parents en fonction de leurs revenus, mais d’honorer la naissance de l’enfant, d’affirmer que cette naissance est un bien en soi, et un bien pour la République. On est du côté d’une valeur absolue et non relative. Le fait de ne plus distinguer politique familiale et politique sociale, et de laisser la première être absorbée par la seconde, est le signe que l’on ne voit plus la famille comme le fondement de la société, mais comme un élément parmi d’autres, voire comme un type particulier d’entreprise. La société serait d’abord constituée de purs individus sans appartenance ni naissance, et qui passeraient entre eux des contrats. Comme si nous n’étions pas des fils, avant d’être des citoyens… Mais le buste de Marianne a perdu sa large poitrine maternelle. Il est désormais calqué sur celui d’un top model ou d’une Femen - la production des citoyens étant sans doute laissée aux experts.


Le débat sur le mariage pour tous n’a-t-il pas fait de la famille une catégorie communautaire qui s’oppose à la communauté homosexuelle ?

Cette interprétation est rendue d’autant plus facile qu’une manifestation nous apparaît comme une forme d’activisme politique, syndical ou partisan. Dès lors, on se dit que ce sont « cathos » contre « LGBT » ou « réacs » contre « progs ». Mais c’est perdre de vue le caractère inédit de cette manifestation, qui n’est pas essentiellement politique, mais anthropologique - qui n’est même pas moral, mais physique (Physis - la nature, en grec - veut littéralement dire « ce qui se manifeste »). De fait, ça ne se manifeste pas d’abord par les slogans et dans les rues, mais par les sexes et dans nos culottes. Ça se manifeste même à travers Najat Vallaud-Belkacem quand elle défend les études du genre : son corps ne cesse de dire qu’elle est femme, et qu’elle le sait… Ce que je veux dire par là, c’est que ce qui est défendu ici comme famille est antérieur à toute idéologie et se manifeste quand on se dépouille, non seulement de ses drapeaux, mais aussi de ses vêtements - quand l’homme étreint la femme, et voici que l’enfant paraît ! Chesterton dit que la famille est « l’institution anarchiste par excellence », parce qu’elle est antérieure à l’État, au droit, au marché… C’est un donné qui précède nos constructions. Si on le néglige, alors on se soumet à une artificialisation totale de l’humain, qui ne manquera pas, elle, d’être idéologique.


Vous avez parlé de la « théorie du genre », qui soulève la polémique. Enquoi, selon vous, la différence des sexes structure-t-elle la pensée humaine ?

L’anthropologue féministe Françoise Héritier l’exprime en ces termes : « La différence des sexes structure la pensée humaine puisqu’elle en commande les deux concepts primordiaux : l’identique et le différent. » Mais écoutons ce que dit la langue française : tous les noms y sont soit féminins, soit masculins. Regardons le petit enfant qui, comme l’observe Aristote, commence par appeler tous les hommes « papa » et toutes les femmes « maman ». Il y a encore autre chose. La relation sexuelle est absolument originale : elle est désir de se tourner vers l’autre, non pour simplement le ramener à soi, mais pour qu’il soit autre encore plus. L’homme s’unit à la femme, et il n’y pas fusion, mais révélation d’un abîme, d’une féminité qui devient encore plus mystérieuse dans la maternité. Ainsi l’union des sexes n’abolit pas, mais accomplit la différence, et même la multiplie, puisqu’il s’y ajoute la différence générationnelle, avec la venue de l’enfant. Peut-on donc dire que la pensée a son socle ici, « où je pense », pour ainsi dire ? Il me semble. La vraie pensée ne consiste pas à absorber l’autre dans sa sphère ou dans son programme, mais à se tourner vers l’autre en tant qu’autre, et à y trouver une fécondité. Ne plus voir ce lien entre pensée et sexualité conduit à réduire la pensée à une faculté de calcul et de contrôle, et à perdre sa dimension essentielle d’ouverture à une transcendance.


Le synode réfléchit actuellement sur la famille, qui au fil du temps semble avoir éclaté (divorces, enfants hors mariage). La famille au sens traditionnel du terme n’est-elle pas un « modèle dépassé » ?

L’idée de « modèle dépassé » suppose déjà que l’on pense la famille sur le modèle des objets technologiques. Le smartphone de la génération précédente est dépassé par celui de la génération suivante. Or la famille est - avant tout progrès - ce qui assure la continuité humaine : l’enfant qui y naît n’est pas un produit de la mode, il est aussi primitif et originel que l’enfant de l’homme des cavernes. C’est cette fraîcheur préhistorique (seule capable de renouveler l’histoire ou de recommencer tout à neuf) qu’il s’agit de préserver contre le merchandising et la mode. La famille que vous appelez traditionnelle a toujours été traversée par des crises. Elle est même le lieu premier du drame (toutes les tragédies antiques, toutes les comédies moliéresques, sont des affaires de famille). Ce qui est nouveau, c’est la dislocation de la famille par la technologie. D’une part, le développement du virtuel fait que la famille est éclatée, même en résidant sous le même toit : on ne sait plus se retrouver à table ou dans le salon, chacun est devant son propre écran, à consommer des images. D’autre part, le  perfectionnement de la contraception et de la PMA achève de séparer l’acte sexuel de sa fécondité propre : faire l’amour n’a plus rien à voir avec faire des enfants ; et faire des enfants consiste à les commander, à les fabriquer, à les sélectionner selon une logique sentimentalo-entrepreneuriale. Voilà ce que doit penser le synode : quelque chose qui n’est rien de moins que la possibilité de sortir de l’humain. Sa tâche est de réaffirmer pour notre temps le mystère de l’Incarnation contre la transparence désincarnée de l’in vitro - mot qui convient aussi bien au verre de nos éprouvettes qu’à la vitre de nos écrans.

 

http://kiosque.lefigaro.fr/ouvrir-liseuse-milibris/le-figaro/86b68242-5110-4f53-b371-3715980d67a4


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