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Publié par Homme culture & identité

« J’ai quarante ans, et je ne suis rien… »

On l’appelle pudiquement la « CMV ». La crise du milieu de vie surgit entre 40 et 50 ans, bouscule l’être le plus solide en apparence, plonge l’âme dans la déprime, ébranle les valeurs, secoue les certitudes, fait surgir la mort dans la force de l’âge, fouette la sexualité, creuse la soif d’infini.

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© VETTA - STURTI COLLECTION – GETTYIMAGES

« Ça va ? » – Il répond « Comme ci, comme ça ». Ou bien « Ça va comme un lundi » même quand on est vendredi. Ou il cite Gide : « Il ne faut pas avoir peur de ses hivers », alors qu’on est en plein été. Le soleil brûle les yeux, l’astre est au milieu de sa course ; lui, au milieu de sa vie. Quarante-quatre ans. Une femme, quatre enfants, un boulot. Tout pour être heureux. Il n’est pas heureux. Plus envie de rien. Sauf de s’absenter, de s’esquiver. Ou de tout casser. Du lointain de sa jeunesse enfuie, il entend Maxime Leforestier fredonner : « À quoi ça sert, tout ça ? » L’impression d’étouffer. Insoutenable pesanteur de l’être. Et cette grosse fatigue qui ne veut pas le lâcher malgré les siestes interminables et les grasses matinées de plomb.

Pour combler les trous de la nuit, boucher les insomnies, oublier la mort qu’il voit pour la première fois au bout de la route de sa vie, il achète le dernier roman de Philippe Delherm, Le Portique (Éd. du Rocher). Coup-de-poing. Ces lignes décrivent avec une précision clinico-poétique son mal-être, sa douleur majuscule : «… Ça peut venir n’importe quand. On se croit fort, serein dans sa tête et dans son corps, et puis voilà. Un vertige, un malaise sourd, et tout de suite on sent que ça ne passera pas comme ça. Tout devient difficile. Faire la queue chez le boulanger, attendre au guichet de la Poste, échanger quelques phrases debout sur le trottoir. Des moments creux, sans enjeu apparent, mais qui deviennent des montagnes. On se sent vaciller, on croit mourir et c’est idiot ».

Pour se changer les idées, il s’engouffre dans un cinéma. « Quel film, Monsieur ? – N’importe lequel – Kennedy et moi démarre dans cinq minutes – Allons-y pour Kennedy ».

La paix dans la salle obscure, loin de l’agitation du bureau, du regard inquiet de sa femme, des cris des enfants. Ici, il peut fermer les yeux sans qu’on lui pose de questions. Solitude chérie. Durant deux heures, pas de sourires à faire, pas de personnage à jouer.

Le film ? Un type qui s’enfonce dans la déprime comme dans un coulommiers trop mûr. « J’ai 48 ans, je suis rien… », lâche Simon, le héros, interprété par Jean-Pierre Bacri en « crise », un journaliste écrivain qui se fout de tout comme de l’an 40. L’an 40 ? L’âge du grand chambard.

« Mon vieux, c’est une bonne CMV [crise du milieu de vie, N.D.L.R.], confirme un ami psychologue appelé à la rescousse. Jung l’avait déjà identifiée sous le nom de « tournant de la vie ». Un tournant en épingle à cheveux, parfois. L’âge des bilans et des remises en question. Ça peut être violent, et s’accompagner d’une dépression. Mais c’est un rendez-vous avec soi-même qu’il ne faut pas fuir. »

 

Cinq ans de galère

Le CMViste se renseigne sur son mal, fouille les rayons des bibliothèques désertées. Il déniche une étude joliment intitulée Les Saisons de la vie d’un homme (Ballantine Books, New York). L’auteur, le psychanalyste Daniel J. Levinson, l’a publiée en 1979. Cette « transition de l’âge mûr » durerait, selon lui, en moyenne cinq ans ; elle aurait lieu entre 38 et 47 ans ; la fin de la crise se situerait, d’après ses statistiques, autour de 45,5 ans. Encore quelques années à tirer…

« Certains entendront les chuchotements du passé, d’autres essaieront de les ignorer, écrit Levinson. Mais nous ne pouvons éviter cette transition. Elle est aussi normale que de passer de la dentition primaire à la denture permanente. »

Le dentiste, il y est justement. Quarante-quatre ans, c’est aussi l’âge des premiers soucis de santé. La sagesse se fait attendre, pas les dents du même nom. En attendant son tour, le CMViste feuillette un magazine. Son regard effleure ces lignes de Dominique Esseffer (Le Figaro Magazine du 1er mars 2000) : « J’ai voulu tout changer. Parce que je n’avais pas vu venir ces 40 ans. Vie confortable, femme et enfants. Ce qui m’importait le plus est soudain devenu totalement étranger à mon existence. Comme si je m’étais trompé de maison, un soir, en rentrant chez moi… »

Pas de panique. « La CMV est une crise normale, se répète l’affligé en se tenant la mâchoire. C’est un peu comme le milieu des vacances, se raisonne-t-il. Tu vois arriver la fin du congé, l’horizon du retour. Tout n’est plus possible : il faut choisir les amis qu’on ne reverra pas ; les excursions à sacrifier, les livres qu’on n’aura pas le temps de lire… Et tu te dis : "Zut, ai-je vraiment bien profité de cette première moitié de vacances ? Pas si sûr". Oh, que ça va vite… »

Certains psys surnomment la CMV la « maturescence ». Une crise de croissance « durant laquelle nos défenses immunitaires psychologiques seraient fragilisées », précise le neuropsychiatre Lucien Millet, auteur d’une étude approfondie, La Crise du milieu de vie (Éd. Masson).

« Elle survient lors de la perception plus ou moins claire, mais désormais inévitable, au moins partiellement, de l’altérité en soi-même, de la faiblesse et de la médiocrité de l’identité personnelle », conclut le spécialiste. Il ajoute que cette découverte est souvent déniée par le sujet, qu’elle peut entraîner « un profond désarroi intérieur, éprouvé sous la forme de troubles psychopathologiques, dominés par l’anxiété et les tendances dépressives », et que cette « modification interne plus ou moins brusque » peut être accompagnée de « circonstances dramatiques » qui vont de la dépression à l’alcoolisme, en passant par l’infarctus, le divorce, ou des tentations toxicomaniaques.

Merci Docteur, nous voilà prévenus. « C’est une crise psychologique et spirituelle déclenchée par le sentiment plus ou moins conscient de notre finitude, et du passage imminent d’un cap irréversible, assure à son tour le Dr Fernand Sanchez, modérateur général de la Communauté des Béatitudes. Elle est suscitée par la peur de la vieillesse, l’angoisse de la mort, et déclenchée souvent par un événement choc, un changement de statut, un échec, un accident, une baisse de potentialité un signe précurseur de la mort, une manifestation de notre finitude, qui dit quelque chose de notre manque de plénitude. »

« Car l’homme est fait pour la plénitude, poursuit Fernand Sanchez ; or, il prend conscience au milieu de sa vie qu’il est en manque de cette plénitude ; apparaît donc le désir d’une dernière chance à saisir pour essayer de se réaliser soi-même. »

 

Compte à rebours

Plongé dans le tambour de l’essoreuse, le CMViste revoit soudain ces virevoltes de collègues qui ont tout plaqué pour fuir à l’autre bout de la planète, ces couples explosés, ces séparations incompréhensibles qui ont émaillé la vie de ses proches ces dernières années, ces amis consacrés qui ont envoyé leur bure aux orties.

« À 40 ans, le temps, comme le cœur soudainement, se met à battre la chamade, note la journaliste Armelle Oger dans son livre Et si l’on changeait de vie (JC Lattès). Sur fond de bilan de fond – qu’ai-je fait de ma vie ? –, le compte à rebours commence. Le temps presse. Il faut aller vite. Trop vite. Jusqu’à, parfois, détruire ce que l’on a bâti. » Près de 30 % des Français, se disant « plutôt heureux » à la trentaine, avouent avoir perdu ce bonheur entre 40 et 45 ans.

Quels sont les symptômes de la crise ? « En vrac : solitude, doute, manque de confiance, périodes de dépression, absence de plaisir à accomplir ce que l’on faisait normalement, indifférence devant la vie, ambivalence… », répond Jacques Gauthier, québécois de 48 ans, un rescapé de la CMV (voir notre entretien "Et Dieu était dans la crise"). Sept années de tunnel. Il en est sorti mort et ressuscité. Le survivant vient d’écrire un guide pratique sur cette mutation : La Crise de la quarantaine. Il poursuit l’énumération car il n’a pas perdu sa langue durant sa déprime intime : «… besoin d’aventure et de changement, difficulté à savoir ce que l’on veut, ennui, conscience de la mort, grand besoin d’intériorité, nuit de la foi… »

 

Le sens de la vie

« Il s’agit d’une crise existentielle dans laquelle se pose la question du sens global de ma vie, souligne le Père Anselm Grün dans son précieux livret La Crise du milieu de vie (Mediaspaul) : pourquoi est-ce que je travaille tant, pourquoi est-ce que je m’épuise, ne trouvant même plus de temps pour moi ? Pourquoi, comment, dans quel but, pour quoi, pour qui ? Vers la quarantaine, les questions de ce genre émergent de plus en plus souvent et elles viennent semer le trouble dans la conception de la vie qui était la nôtre ».

La vie est un roadmovie : sur l’autoroute de la première moitié de la vie, impossible de rebrousser chemin. Sauf accident. Les choix pris à 20 ans nous propulsent à 40 ans et plus. « Un adulte mûri a de la difficulté à s’écarter de ce qu’il a déjà construit par ses choix antérieurs », souligne le Pr Millet.

On appuie sur l’accélérateur. File jeunesse ! On savoure la vitesse, on avale les kilomètres : les années de formation, les émois amoureux, les émotions des premières réalisations affectives et professionnelles… On est son propre maître – du moins le croit-on –, en affaires, en famille, et même dans sa relation à Dieu. Vers 40-45 ans, on dépasse le panneau « Mi-Vie ». Un soupçon d’inquiétude et quelques regrets viennent alors gâcher la belle assurance : est-on vraiment sur la bonne voie ?

 

Pause réflexion

La CMV, c’est la fin du premier tronçon. Une station-service pour faire le plein, les niveaux, vérifier la destination et l’itinéraire, rectifier la route. C’est le moment ou jamais de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur.

Tous ne franchissent pas l’étape de la même façon. Les uns continuent, nez sur le guidon, pied au plancher, sur une route tracée d’avance, une existence marquée par la stabilité et la continuité. D’autres « gèrent » la crise en douceur, sans douleur. Pour d’autres enfin, la CMV est synonyme de turbulences douloureuses et de conflits violents. Ce qui est remis en cause touche à tous les domaines : conjugal, affectif, familial, social, professionnel… « L’âge terrible, implacable, qui ne pardonne rien », disait Péguy.

« Le bilan du midi de la vie comporte souvent des éléments importants de regrets et de déception, diagnostique le Pr Millet, d’autant que le temps s’amenuise pour mener à bien les aspirations encore non réalisées. Diverses tentations se présentent alors au sujet : assumer le passé et reconnaître la valeur de ce qui a été créé ; parfois il lui suffira d’épanouir la situation actuelle, le sujet va alors devenir profondément créateur, notamment de sa propre vie, et aussi de ce qui la conditionne ; il devient alors un « créateur tardif ». Parfois, au contraire, le sentiment d’échec l’emporte avec tant d’intensité que le sujet éprouve le désir de détruire son passé, de mourir à soi-même pour devenir autre. »

 

 

Source et auteur :

  • Famille Chrétienne - http://www.famillechretienne.fr/
  • 05/08/2000
  • Par Luc Adrian

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