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Publié par Homme Culture & Identité

Le pédiatre se définit comme le médecin de l’enfant. IL est reconnu comme tel par chacun de ses parents. C’est un interlocuteur privilégié qui peut parler au nom de l’enfant et exprimer ce que vit l’enfant confronté à la situation de crise familiale. Notre rôle de prévention est fondamental : une meilleure compréhension de l’enfant permet très souvent à chaque parent de mieux percevoir les conséquences des choix qu’il sera amené à faire. La prise en compte de l’enfant comme une personne à part entière lui rend la parole et lui permet d’exprimer sa propre souffrance, qui est parfois occultée par celle de chaque parent et par leur propre culpabilité.

Le divorce devient un phénomène de société puisqu’un couple sur deux à Paris, et un couple sur trois en province se séparent (INSEE). Des études ont montré que le risque de connaître une séparation est plus élevé lorsqu’on est issu d’un couple de parents séparés. Ce mouvement social risque de s’amplifier. Il est important de mieux comprendre les différents éléments qui sont mis en jeu dans les séparations parentales afin de proposer des mesures de prévention qui favoriseront l’adaptation de l’enfant à cette nouvelle situation familiale.

 

Le cabinet du pédiatre est un lieu d’observation privilégié
Nous rencontrons de très jeunes enfants, de nombreuses visites sont faites de façon systématique. L’approche de l’enfant est globale, nous nous intéressons à son corps, mais aussi à tout ce qui fait sa vie.

Nous constatons que de nombreux enfants ne manifestent pas de troubles psychologiques particuliers et semblent s’adapter de façon satisfaisante à leur nouvelle situation familiale; il est important de déterminer les facteurs qui sont de bon pronostic chez l’enfant et chez ses parents.

L’observation de nombreuses situations de séparation parentale permet une meilleure connaissance du fonctionnement de la justice. C’est indispensable pour qu’elle garde sa place et qu’elle n’apparaisse pas comme une juridiction toute puissante, qui seule tranchera. Des rencontres sont essentielles pour favoriser les échanges entre les différentes disciplines. Je ne peux m’empêcher d’évoquer la première fois que j’ai été confrontée à une décision de justice : depuis qu’elle avait un an, une petite fille passait la moitié de ses vacances scolaires chez son père. En fait, elle n’avait aucun contact avec lui durant l’année et passait cinq semaines avec lui l’été, en n’ayant alors aucun contact avec sa mère. Elle a pu s’adapter et elle n’est pas psychotique !

 

LE PREMIER ACTE DE PREVENTION
Reconnaître la souffrance de l’enfant et lui permettre de l’exprimer.

La période de crise qui précède la rupture du couple parental est marquée par l’existence de conflits que l’enfant ne comprend pas toujours. IL perçoit les difficultés rencontrées par ses parents, mais aucune explication ne vient lui permettre de comprendre la situation. IL n’arrive pas à se situer dans ces conflits, ni dans le présent, ni dans le futur; il peut avoir l’impression que sa naissance elle même est remise en question.

Cette période génère de l’angoisse que l’enfant va exprimer dans son comportement ou bien enfouir au fond de lui-même (l’enfant sourd qui continue à jouer). Dans les deux cas, l’enfant a besoin qu’un adulte lui explique ce qui se passe entre ses parents. Très souvent, les parents profitent d’une visite au cabinet pour aborder leur séparation prochaine et demander comment ils peuvent s’y prendre pour que l’enfant en souffre le moins possible. Parfois, nous sommes interrogés sur le futur mode de vie à mettre en place : nous parlons des capacités de l’enfant à s’adapter aux changements, qui diffèrent, selon son âge. Une telle démarche est de bon augure car les parents viennent à deux et sont prêts à discuter, voire à faire un essai afin de trouver ce qui semble être la meilleure solution pour chacun.

La période de rupture représente, pour l’enfant, un effondrement de ses repères : il ressent une sensation de perte du couple parental qui peut apparaître comme un paradis perdu vers lequel il aura envie de retourner. IL subit des événements qu’il ne comprend pas, surtout lorsqu’il est très jeune. IL se culpabilise très souvent (60% des enfants dans une étude anglaise). IL doit faire le deuil du couple parental géniteur avec tout le travail psychique que cela suppose pour le dépasser. Cette période est d’autant plus difficile pour l’enfant, que ses parents ne sont pas disponibles pour l’écouter, le protéger et lui donner les repères qui vont lui permettre de le soulager. Très souvent, l’enfant ne sait pas pourquoi ses parents se séparent. C’est une question très difficile qui devrait être abordée tôt afin d’éviter les fantasmes ou le déni de la réalité.

En tant que médecin, nous pouvons intervenir à ce moment-là en favorisant le dialogue entre les parents et l’enfant, parfois en proposant des mots quand la souffrance des parents paralyse leur parole. Nous devons aussi reconnaître la souffrance de l’enfant à travers des symptômes très divers et dépister tôt les signes de dépression (angoisse, tristesse, troubles du comportement, mauvaises performances scolaires).

Nous rencontrons des enfants souvent très jeunes, nous sommes habitués à dissocier, à partir de manifestations peu spécifiques, ce qui est propre au développement psychomoteur normal de ce qui peut révéler une souffrance psychique de l’enfant.

 

Un autre facteur joue de façon prépondérante dans l’expression de la souffrance de l’enfant, c’est son sexe.

Les garçons peuvent la traduire par une grande agressivité qui est un facteur de mauvais pronostic. Lorsqu’ils dépassent l’âge de 6-7 ans, ils peuvent souffrir d’une relation trop forte avec la mère (qui est très souvent celle qui héberge les enfants de façon principale). Pour la fuir, le garçon peut avoir envie de rester « petit » ou d’aller vers des groupes marginalisés. La présence d’un nouveau compagnon de la mère semble bénéfique d’après les études réalisées dans les pays anglo-saxons.

Les filles peuvent se replier complètement sur elles-mêmes. La bonne adaptation apparente traduit une grande détresse. Le risque, à l’adolescence, est l’apparition d’une délinquance sexuelle précoce. Après la période de crise, la situation familiale s’améliore, la vie s’organise; l’enfant reprend confiance dans ses parents et dans son avenir. IL est poussé à grandir, investit l’école et ses amis. IL est capable d’assumer des responsabilités et de prendre du recul face aux adultes.

Deux facteurs sont fondamentaux pour permettre à l’enfant de retrouver son équilibre psychique après la période de crise, c’est l’entente des parents à son sujet et la persistance de liens réguliers et rapprochés avec chacun d’eux. Ces deux conditions sont indispensables pour que la vie de l’enfant s’organise de façon sereine et que l’alternance auprès de chacun de ses parents leur permette de remplir la fonction qui leur incombe.

IL doit avoir des repères fixes afin de garder un contrôle sur sa vie et ne pas devenir un paquet que l’on prend et que l’on pose, au gré de son humeur. Ces repères doivent être d’autant plus réguliers et rapprochés que l’enfant est plus jeune : un bébé a de la difficulté à appréhender l’absence, il peut très vite ressentir une sensation d’abandon car il ne peut pas imaginer les retrouvailles si l’adulte ne le soutient pas par sa parole. L’enfant apprend à lire l’heure aux CE1-CE2 (7-8 ans). Jusque-là, ses repères temporels sont liés aux événements qui ponctuent sa vie quotidienne ou hebdomadaire.

 

Parfois, l’enfant rejette un des parents :

  • il peut s’identifier au parent délaissé; il faut alors l’aider à prendre des distances vis-à-vis de ce parent-là, et lui permettre de dissocier la rupture entre les parents et les liens qu’il a lui-même avec chacun d’eux;
  • il peut vouloir blesser le parent qu’il juge responsable de la rupture;
  • il peut ressentir un conflit de loyauté entre ses deux parents : il n’arrive pas à exprimer son amour à chacun d’eux. IL prend le parti de l’adulte avec lequel il vit (c’est l’alignement);
  • parfois, la répétition des séparations est une telle source d’angoisse que l’enfant préfère la rupture.

Chaque fois que la parole est possible, elle soulage. L’enfant qui se sent reconnu dans sa souffrance, dans sa révolte, peut petit à petit envisager sa vie comme différente de celle de ses parents. Lorsque cela lui est impossible dans le présent, il peut l’imaginer et la construire dans le futur. L’alignement s’estompe avec le temps, surtout lorsque l’adolescent prend du recul vis-à-vis de l’histoire de ses parents.

 

LE DEUXIEME ACTE DE PREVENTION
Eviter les conflits persistants entre les parents

Toutes les études sont formelles sur ce point : ces conflits sont un des facteurs prépondérants dans l’apparition des troubles psychologiques de l’enfant. L’enfant se sent atteint au plus profond de lui-même par la souffrance qu’il perçoit chez chacun de ses parents. Très jeune, il se construit en intériorisant ce qu’il perçoit de son père et de sa mère. Chacun participe à l’élaboration de son moi profond. L’enfant souffre dans son père et sa mère intériorisés, dès qu’il y a conflit. IL ne peut dépasser cette angoisse tout seul et ne peut se tourner vers ses parents pour l’aider. IL est alors très seul, et refoule sa peine qui l’amenuise comme peut le faire un abcès profond. Toute son énergie est utilisée à lutter contre cette souffrance.

Les troubles psychiques en découlent, quelles que soient leurs formes. Tous les parents ne s’enferment pas dans les conflits sans fin dont l’objet officiel est, bien sûr, l’intérêt de l’enfant (alors que justement, I’intérêt de l’enfant serait que les parents arrivent à un accord acceptable et accepté par tous).

Cela permet de s’interroger sur le pourquoi de ces conflits persistants :
Il y a d’une part la structure psychique de chaque parent qui lui permet de s’adapter plus ou moins bien à la blessure narcissique que crée la rupture (les modalités de la rupture ne sont pas toujours en rapport avec l’intensité et la persistance des griefs). La capacité de l’adulte à trouver un sens à son histoire va influer sur la façon dont il pourra aider son enfant à surmonter cette épreuve.

IL y a d’autre par le rôle de la justice qui ne peut être ignoré puisque l’intérêt financier de l’avocat peut aller à l’encontre de sa conscience professionnelle. Lorsque les parents n’arrivent pas à s’entendre, ils vont demander à la justice de trancher, ce sera forcément douloureux pour tout le monde. C’est dans les attributions de l’appareil judiciaire de séparer ce qui n’arrive pas à être séparé, d’imposer un compromis quand il ne peut être mis en place par les parents. Il peut devenir le tiers nécessaire pour délier ce qui a été lié; la loi est alors imposée, elle marque les limites imparties à chacun. Son application peut être vécue comme une aide, ou devenir douloureuse si elle ravive une souffrance insurmontable. Il y a alors une réaction de rejet avec appel des décisions prises.

 

TROISIEME ACTE DE PRÉVENTION
Favoriser le droit de l’enfant à bénéficier des soins de son père et de sa mère

La Convention internationale accorde à l’enfant le droit d’avoir un père et une mère. D’après l’INSEE, un père sur cinq ne revoit plus ses enfants après la séparation du couple, un père sur cinq les voit de façon épisodique. L’abandon par l’un des parents est unfacteur de mauvais pronostic et le risque de voir apparaître des troubles psychologiques devient important : la blessure narcissique est très profonde; les sentiments de culpabilité, de colère, de dévalorisation de soi-même perturbent le développement psychologique de l’enfant, qui présente des signes de dépression et des troubles du comportement pouvant aller jusqu’à l’incapacité à s’insérer dans la société.

Le rôle du père est fondamental pour ouvrir la relation fusionnelle qui s’instaure entre la mère et son enfant dans les premiers mois de la vie. Par l’interdit de l’inceste, il le libère d’une relation qui pourrait devenir étouffante et dangereuse si elle persistait trop longtemps. En signifiant la loi, il introduit l’enfant dans la vie sociale. Il sert d’ancrage au petit garçon qui peut grandir en s’identifiant à lui; il rassure la petite fille dans sa capacité à être aimer et lui donne confiance dans son avenir de future femme.

La façon dont un homme investit ses enfants pour devenir leur père dépend de sa propre histoire. Dès le désir de conception, parfois lorsque l’enfant nâît, I’homme est renvoyé à l’image qu’il garde au fond de lui de son père. IL aura envie ou non d’assumer sa fonction paternelle.

Cet investissement affectif peut être favorisé ou découragé par la mère des enfants, mais aussi par l’environnement social qui accorde à la mère une place peut-être trop exclusive chez le très jeune enfant. Le père peut se sentir inexistant, rejeté. Or, les liens sont plus faciles à tisser et sont plus résistants lorsqu’ils se nouent très tôt. La fonction paternelle sera d’autant plus efficace que la relation entre le père et son enfant sera déjà présente. Cet ancrage du père dans ses enfants doit être encouragé et renforcé très tôt afin de prévenir (si c’est possible) le découragement et la lassitude de certains pères après la séparation.

Notre rôle de pédiatre est de rappeler, chaque fois qu’il est nécessaire, que l’humain ne se développe que dans la différence. L’enfant a besoin de son père et de sa mère pour devenir un individu à part entière, différent de son père, comme de sa mère. IL porte en lui l’histoire de ses deux familles; la négation de l’une ne peut que le couper de ses racines et l’appauvrir. Nous devons intervenir auprès des parents (ou futurs parents), mais aussi auprès des institutions sociales comme les crèches, garderies et écoles, pour que chaque institution soit la garante du droit de l’enfant à bénéficier des soins de chacun de ses parents.

La loi est là pour rappeler le droit de l’enfant à bénéficier des soins de ses deux parents, mais aussi de son devoir de rencontrer ses deux parents. L’enfant a besoin de ses deux parents, mais pas à n’importe quel prix. Le modeste travail que nous avons réalisé avec M. Poussin a montré que l’irrégularité de relation entre le père et son très jeune enfant est un facteur d’apparition de troubles psychologiques ultérieurs.

Un enfant sur cinq voit son père de façon intermittente. La confiance dans l’adulte ne peut se créer que dans la régularité des échanges et le respect de la parole dite. L’enfant vit l’irrégularité de ces relations comme un abandon masqué. Aucun travail psychique ne peut se faire car la souffrance de l’enfant est ravivée dès que l’adulte se manifeste selon son bon vouloir à lui et sans tenir compte de l’enfant, de sa vie et de ses désirs. L’enfant se sent doublement nié dans son amour et dans sa personne. Ce n’est pas à lui (dont les moyens sont parfois limités, comme chez le jeune enfant) à s’adapter complètement à la vie de l’adulte. Il n’est pas là pour résoudre les problèmes de ses parents. Lorsqu’il est amené à le faire, il assume les responsabilités d’un adulte et le paiera psychologiquement tôt ou tard car il n’aura pas eu son temps d’enfance pour se « nourrir » psychiquement.

Dans notre étude réalisée en Isère en 1996, un père sur quatre ne voit plus ses enfants après la séparation, un père sur quatre les voit irrégulièrement.

Là encore, la loi peut donner une règle lorsque les parents n’arrivent pas à se mettre d’accord sur l’organisation de la vie de l’enfant. Le problème reste entier lorsqu’un des parents, ou les deux, ne respectent pas le jugement rendu et que l’enfant attend interminablement un mot pour Noël ou pour son anniversaire. C’est en l’aidant à prendre du recul, à investir d’autres adultes, que l’enfant va petit à petit accepter ses parents comme ils sont.

 

EN CONCLUSION
L’enfant et la justice vus par un pédiatre

Fort heureusement, de nombreux parents se séparent avec le désir d’aider leur enfant à vivre au mieux la rupture familiale. En organisant sa vie au mieux des besoins de chacun, ils assument leurs responsabilités de parents. La justice, très souvent, entérine leur choix.

La première difficulté apparaît lorsqu’il n’existe pas de contrat de mariage (30% des naissances ont lieu hors mariage, le risque de séparation est le même; une pension alimentaire sur trois est impayée). Actuellement, I’autorité parentale est assumée par les deux parents, mais à aucun moment la société ne rappelle les droits et les devoirs inhérents à la naissance et à l’éducation d’un enfant.

La deuxième difficulté, vient, à mon avis, du fonctionnement de la justice. Un juge arbitre le conflit qui oppose deux parties. L’enfant est soit l’enjeu entre les deux parents, soit rattaché à l’une des parties. Lorsque nous intervenons en tant que médecin, nos propos sont considérés comme favorisant un camp contre l’autre alors que nous essayons (sans doute avec beaucoup de maladresse) de parler de l’enfant, de ses besoins ou de ses désirs. L’écoute des enfants par le juge et la création de consultations juridiques spécialisées sont le signe d’une évolution dans la prise en compte de l’enfant par la justice. IL reste encore du chemin à faire pour trouver quelle peut-être sa place, lorsque ses parents ne peuvent pas la lui donner.

Le pédiatre, par sa connaissance spécifique de l’enfant, peut être un intervenant privilégié auprès de la famille et auprès de la justice, très tôt, lorsque les conflits intrafamiliaux apparaissent, et tout au long du processus de séparation des parents. Les troubles psychologiques ne sont pas inhérents à toute séparation parentale. Ils dépendent de la capacité psychique des parents et de l’enfant à métaboliser la souffrance générée par la rupture du couple parental.

 

 

Source : http://www.pediatre-online.fr/para-medical/la-prevention-des-troubles-psychologiques-chez-les-enfants-dont-les-parents-se-separent/

E. MARTIN-LEBRUN. Ce rapport a été présenté par son auteur au Colloque intitulé « Approches juridiques et psychologiques des dysfonctionnements familiaux », organisé les 18 et 19 novembre 1994, sous la responsabilité scientifique du professeur G. Poussin, par la Faculté de droit de Grenoble, Ie Laboratoire de Psychologie clinique et pathologique de l’Université Pierre Mendès-France, le barreau de Grenoble, le Laboratoire de cliniques psychologiques de l’Université de Rennes et la Société Fran,caise de Psychologie Légale. 65, boulevard des Alpes – 38240 Meylan.

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