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Publié par Homme Culture & Identité

Note de H.C.I : découvrez le parcours très atypique d'une féministe travaillant pour le journal du vatican.

Marxiste en mai 68, cette plume journalistique, éditorialiste à L’Osservatore Romano , plaide la cause des femmes dans l’Église.

Scaraffia

Lucetta Scaraffia : "C'est le christianisme qui a enseigné la parité." (D. R.)


Elle n’a pas froid aux yeux, Lucetta Scaraffia. Ou plutôt « la » Scaraffia, comme on appelle en Italie les femmes en vue. Car, au Vatican, des femmes en vue, il y en a peu. 

Même si la Secrétairerie d’État compte un bon quart de femmes, seulement deux sont « numéro trois » de dicastères, tandis que beaucoup sont expertes aux Musées du Vatican ou employées à la Cité.

Parce qu’elle est éditorialiste à  L’Osservatore Romano,  le quotidien édité par le Saint-Siège, chaque fois qu’elle l’estime nécessaire, lorsque la dignité des femmes est mise en cause, Lucetta Scaraffia monte au créneau. 

L’épisode de Recife

Ainsi, à la mi-mars 2009, elle se trouvait à Paris lorsque Mgr José Cardoso Sobrinho, archevêque de Recife, prononça l’excommunication de la mère et des médecins qui avaient avorté une fillette de 9 ans violée par son beau-père. « Ce geste ne manifestait aucune pitié,  dit-elle encore aujourd’hui. Je me suis mise en colère. Jamais une femme n’aurait réagi de la sorte. »  

Constatant le vent de fronde qui saisit alors l’Église en France, et les nombreux évêques interpellés par leurs fidèles, Lucetta Scaraffia avait, en un coup de fil au Vatican, déclenché un contre-feu sous la forme d’un texte publié à la « une » de son quotidien, avec l’accord du secrétaire d’État. Signé du président de l’Académie pontificale pour la vie, Mgr Rino Fisichella, il appelait à la compassion, sobrement titré : « Du côté de la fillette brésilienne » .

 « Naturellement, je suis féministe »,  affirme doucement cette universitaire romaine, mariée en secondes noces à Ernesto Galli della Logia, éditorialiste, lui aussi en vue, au Corriere della Sera.  « Et je suis aussi catholique ! »  Si elle se reconnaît volontiers « anticonformiste »,  elle n’a jamais été anticléricale. C’est sur cette ligne de crête qu’elle va son chemin. 

« Valoriser la différence des sexes »

Sans concession, ni sur la forme – « les femmes qui travaillent au Vatican sont agacées de n’être considérées que comme des assistantes, voire des domestiques »  – ni sur le fond – « je ne suis pas favorable à l’ordination des femmes, mais si l’Église fait très bien de maintenir et de valoriser la différence des sexes, ce n’est pas une raison pour ne pas donner plus de pouvoir aux femmes »

Et la liste des postes à pourvoir est longue : « Des femmes pourraient diriger des dicastères. De nombreuses laïques, consacrées ou non, et aussi des supérieures générales de congrégations religieuses, ont une excellente connaissance du monde. Et pourquoi pas des femmes cardinales ? Sur le fond, il n’est pas nécessaire d’être ordonné pour recevoir la barrette. Rien ne s’y oppose. »  

Laïque « normale »

Pour sa part, elle s’en tient à sa nomination comme consulteur au nouveau Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation. « J’y suis l’unique laïque “normale” ! »,  sourit-elle.

Du fond de son appartement romain tapissé de livres, dont, à portée de main, une réédition en français de La Subversion du christianisme,  de Jacques Ellul, Lucetta Scaraffia pèse ses mots : « L’obsession de  la parité ne doit pas conduire à l’indifférenciation. Je suis une féministe de la différence, car c’est d’elle que naît la nouveauté. C’est le christianisme qui a enseigné la parité et a été à l’origine de l’émancipation féminine. »  

C’est donc avec la bénédiction de son ami historien et journaliste Giovanni Maria Vian, directeur de L’Osservatore,  qu’elle a multiplié, ces derniers temps, des articles inattendus, notamment lors de la crise des abus sexuels. 

Pas née dans un bénitier

Le 17 mars 2012, elle a fait l’éloge de l’hebdomadaire français Témoignage chrétien,   qui « contribue à élargir le débat et renforcer le point de vue catholique, qui ne doit pas se limiter à une répétition auto­référentielle de documents des institutions catholiques »

De même, le 25 octobre 2011, sous le titre « Ainsi a failli la révolution sexuelle »,  « la » Scaraffia a recensé le best-seller français L’Envie,  dans lequel Sophie Fontanel raconte comment et pourquoi elle a décidé de vivre une période d’abstinence sexuelle.

Et pourtant, Lucetta Scaraffia n’est pas née dans un bénitier. Elle a eu 20 ans en 1968 et s’en souvient : elle fut marxiste, archéoféministe « parce que, dans les AG, seuls les garçons avaient droit à la parole » . De famille bourgeoise, sa mère catholique lui interdisait d’aller au cinéma, lieu de perdition, plus par peur des mauvaises rencontres que des mauvais films. 

De Mai 68 au Vatican

Son père franc-maçon et sa tante communiste l’ont conduite à « faire » Mai 68… en tailleur ! Ce qui lui évita les gardes à vue. À l’université, elle s’immergea dans des travaux historiques sur Thérèse d’Avila et sainte Rita « par intérêt purement culturel, en raison de la profusion des sources. »  

Puis vint ce dimanche matin, à Rome, il y a vingt-cinq ans. Entrant par hasard dans la basilique Santa Maria del Trastevere, elle croise une procession portant une icône du VIe siècle, entend l’antique hymne acathiste à la Mère de Dieu. Et tout bascule : « J’ai éprouvé une sensation de la présence divine. »  

Cette conversion « ne m’a pas valu que des amis à l’université »,  se souvient-elle aujourd’hui. Accompagnée par le P. Piersandro Vanzan, journaliste de la prestigieuse revue jésuite Civilta Cattolica,  elle put mettre un peu d’ordre dans ses émotions spirituelles, harmoniser le corps, le cœur et l’esprit. Et commencer une autre carrière universitaire, travailler la théologie morale, écrire dans L’Avvenire,  le quotidien de l’Église italienne, et enfin dans L’Osservatore.  

Le pape,  « un théologien qui parle à tous »

À la suite de son livre Deux en une seule chair,  elle répète, de studio de radio en plateau de télévision : « La sexophobie de l’Église est un stéréotype. Elle accorde une grande importance au corps, au point de ne pas en faire seulement un instrument de plaisir, mais de relation. »  

Au bout de ce parcours atypique, la préface des œuvres complètes du cardinal Joseph Ratzinger, « un théologien qui parle à tous »,  assure-t-elle, « un pape nécessaire en ce moment historique ».  

Lors d’un passage à Paris, Lucetta Scaraffia aimerait rencontrer Sylviane Agacinski, dont elle se sent très proche. L’édition espagnole d’un de ses livres a été publiée, par erreur, avec la photo de l’épouse de Lionel Jospin. « La » Scaraffia n’est pas loin d’y voir un signe du destin.

 

 

 

Lucetta Scaraffia coordonnera le nouveau supplément féminin de « L’Osservatore Romano »

Lucetta Scaraffia, est née à Turin en 1948. Historienne, journaliste, membre du Comité national de bioéthique, elle collabore à de nombreux journaux : Il Riformista, L’Avvenire, Il Corriere della Sera  et L’Osservatore .

Elle coordonnera avec Ritanna Armeni, journaliste de télévision, à partir du 31 mai, un supplément mensuel féminin de 4 pages à L’Osservatore,  qui sera consacré à l’actualité des femmes dans l’Église.

 

 

FRÉDÉRIC MOUNIER (à Rome)

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