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Publié par Homme Culture & Identité

Je me replace tout près de mon but universitaire. Nous sommes au printemps 1987. Ah, me voici gagnant ou presque ! Il ne me reste plus qu’à écrire mon mémoire de maîtrise ès lettres.


Mais voilà qu’aucun sujet ne me tente vraiment. Je suis vidé, au point mort et le temps que je me suis alloué pour ce dernier travail se rétrécit dans l’espace silencieux de mon esprit flasque. Et puis voilà que faute de voix, j’entends à nouveau ce bourdonnement rageur que je perçois depuis mon arrivée à l’université mais qu’auparavant j’ai généralement relégué à l’arrière-plan de mes trop nombreuses préoccupations.


C’est le dogme féministe-misandre1 selon lequel l’homme opprime et exploite la femme. Cela dit ou écrit avec le plus grand sérieux et par des femmes plutôt instruites, cela me choque mais comme ce ne sont que des mots cela ne me touche pas vraiment. C’est énervant, sans plus. Alors, puisque je suis en mal de sujet de mémoire, je me lance cette gageure intérieure: “ Et si j’étudiais un peu la condition masculine ?” Après tout, je suis l’un des soi-disant oppresseurs et pourtant, je jurerais que je ne suis pas plus privilégié que mes accusatrices. En fait, sans tomber dans la même erreur qu’elles et me poser en innocente victime, j’en ai infiniment plus bavé en tant qu'émigrant que la vaste majorité de ces nord-américaines méprisantes, haineuses et paranoïaques.


Première démarche: je me rends à la bibliothèque de l’université pour voir déjà ce qui a été écrit sur la condition masculine. D’abord, en commençant par l’année la plus récente, je compulse les annuaires dans lesquels les sujets de thèses et de mémoires publiés à travers le monde sont catalogués. A homosexualité, il y a un certain nombre de travaux répertoriés chaque année mais à la rubrique homme, rien, rien, rien du tout jusqu’à ce que je tombe enfin sur un titre de thèse de doctorat en polonais écrite par une femme et publiée neuf ans auparavant. Ne parlant pas la langue, cette seule piste m’est inutile. Je range donc les annuaires. Eh bien, si je continue sur cette voie, je vais, bien malgré moi, être à l’avant-garde de la recherche dans ce domaine !

Deuxième étape: je me dirige à travers le dédale des rayonnages vers la section réservée aux ouvrages sur la condition masculine. M’y voilà: une vingtaine de titres peut-être; misérablement coincés entre, à ma gauche, une très impressionnante collection d’études sociologiques sur le vieillissement, la sénilité et la mort et, à ma droite, une accumulation époustouflante d’ouvrages en tous genres sur la condition féminine. Je laisse de côté gérontes et cadavres et tire plus ou moins au hasard un échantillonnage d’oeuvres féministes. Je farfouille ainsi pendant quelques heures au cours desquelles les impressions des premières minutes ne font que se confirmer: le thème commun de ces ouvrages se résume au jugement suivant: “La société est un patriarcat tyrannique dans lequel la femme est la victime et l’homme est son bourreau”, point final.


Alors, je me tourne à nouveau vers le minable rayon où se serrent les études sur la condition masculine. Toutes sauf une s’entendent pour reconnaître que l’inculpé des tribunaux féministes est, malgré certaines circonstances atténuantes et quelques honteux mea culpamasculins , bel et bien coupable. L’exception, écrite soit dit en passant par une femme au ton caustique, présente par contre l’homme occidental et plus particulièrement le nord-américain comme un malheureux pantin exploité par un matriarcat dont le secret de la toute puissance consiste à manipuler l’homme en faisant mine de s’abaisser devant lui 2.


Il est aisé de deviner quel livre j’empruntai d’abord et lus de bout en bout. Pourtant, même si de temps en temps j’opinais du bonnet ou riais de bon coeur, je trouvais la thèse de cet ouvrage bien trop caricaturale et le ton parfois franchement misogyne. Même si je me rendais compte que la rhétorique féministe-misandre frappait régulièrement au-dessous de la ceinture, ce n’était pas une raison d’employer les mêmes armes. Alors, je me mis à lire un peu de tout et d’abord les grandes théoriciennes féministes en commençant par la prophétesse Simone de Beauvoir.


Je prends des notes, griffonne des réflexions, me remue les méninges; quelques ébauches de sujets se conçoivent et très vite, j’ai une demi-douzaine de projets possibles. Et puis, je tombe sur une vraie perle : en effet, pratiquement à la fin du dernier livre autobiographique de Simone de Beauvoir, intitulé Tout compte fait, celle qui, vingt-trois ans plus tôt, avait lancé dans Le Deuxième sexela formule depuis célèbre affirmant qu’ “on ne naît pas femme: on le devient”, ajoutait ceci: “ma thèse... demanderait seulement à être complétée: ‘on ne naît pas mâle (sic), on le devient’.”3


Voilà l’introduction rêvée pour mon mémoire de maîtrise. Même si je sens bien que ma conception de la condition masculine pourrait réfuter celle de mon inspiratrice, ce n’est qu’un détail; l’important, c’est que j’aie maintenant le feu sacré et que je piaffe déjà d’écrire. Merci Simone !


Peu de temps après avoir choisi mon sujet, je rencontrai au hasard d’un couloir une autre étudiante de maîtrise que je n’avais pas vue depuis quelque temps et comme elle me demandait si j'avais choisi un sujet de mémoire, je lui annonçai que j’avais choisi d'analyser la condition masculine dans le Rouge et le Noirde Stendhal.4


J’aurais pété bruyamment qu’elle aurait sans doute été moins choquée : son ton et son expression changèrent du tout au tout. Ce n’était plus la jeune femme aimable au ton poliment neutre. La surprise la rendait naturelle. Il y avait maintenant de la condescendance, de l’amusement mais surtout de l’incrédulité dans sa voix et dans toute son attitude :

- La condition masculine ? Quelle condition masculine ?

Elle trouvait apparemment loufoque qu’on veuille étudier la situation des hommes dans la société. Pour elle, la cause était entendue :

- Mais l’homme domine la société, il la contrôle !


Cette charmante jeune femme, très “BCBG” savait donc par coeur les slogans féministes. La conversation tourna court. Sentit-elle qu’elle allait perdre son temps dans une discussion oiseuse ou était-elle vraiment occupée ? Peu importe. Quant à moi, il n’était pas question que je la reprenne car je sentais fort bien qu’elle avait pour elle, et sans même avoir besoin de réfléchir à ce qu’elle disait, tout le poids et le soutien d’une idéologie incontestée (sinon incontestable) alors que je n’aurais pu lui opposer que quelques arguments selon lesquels l’homme, bien que parfois puissant et dominateur était bien plus généralement vulnérable et opprimé et peut-être bien la première victime des sociétés hiérarchisées.


Dans un tel climat dogmatique et venimeux à l’égard du sexe masculin, une pareille déclaration n’aurait pas manqué de faire bondir mon interlocutrice tant le contresens apparent lui aurait semblé flagrant. Quitte à me faire étiqueter, je préférais passer pour un excentrique plutôt que pour quelque odieux personnage.


Dans les semaines qui suivirent, ce genre d’échange avorté se répéta. On me faisait comprendre chaque fois que ce n’était pas à moi, l’un des inculpés à me pencher sur le dossier masculin. En effet, n’étais-je pas blanc, mari et père, d’éducation catholique et bourgeoise ? On aurait à la rigueur compris si j’avais pu bénéficier de quelque circonstance atténuante telle qu’une ethnie, une orientation sexuelle, une idéologie ou une classe différente. Mais irrécupérable comme je le semblais, ne devais-je pas suivre l’exemple des autres hommes de mon espèce et avoir au moins la décence de me taire ? C’est ce que je faisais chaque fois que je subissais une autre expression d’incompréhension critique. Enfin, me consacrant à fond à mon mémoire de maîtrise, je n’eus même plus aucun de ces dialogues stériles. Avec le recul du temps, je me suis rendu compte que c’était précisément cet esprit d’intolérance et d’exclusion qui, bien loin de me décourager, me fournit au contraire l’énergie nécessaire à conclure mon projet en un temps record !

 

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1-Misandre: adj. et n. (du grec miseîn, haïr, et andros, homme). Comme le mot féminisme utilisé seul n’est pas assez précis puisqu’il recouvre, en fait depuis le début sans doute, de généreuses réformatrices, de simples opportunistes, de fumeuses utopistes, de dangereuses misandres et bien sûr un grand nombre de personnes confuses possédant en doses variées et changeantes de deux à toutes les caractéristiques de ces sous-groupes du féminisme, j’ai décidé, avec cette appellation, de séparer le bon grain, des liserons, du pavot et de laciguë.

 

2- The Manipulated Man, Esther Vilar. Strauss and Giroux, New York, 1972

 

3- Tout compte fait,Simone de Beauvoir. Gallimard, Paris, 1972, p. 614.

 

4- “La condition masculine dans Le Rouge et le Noir “, The University of British Columbia, 1987

https://circle.ubc.ca/handle/2429/26762


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Lionel Lumbroso 23/10/2013 20:23

Bravo, Gilles Aerts, de la justesse et de l'éloquence de ce récit -- et merci, cher Alexis, de l'accueillir --, du sentiment à la fois poignant, amusé, défait, pugnace que t'a inspirée la rude
situation qui nous a été faite ces dernières décennies.

Nous qui nous exprimons aujourd'hui, dans ce champs qui nous concerne au plus haut point et qui a fait l'objet d'une "omertà" roublarde (partie d'une stratégie de pouvoir occulte), sommes ceux qui
avons dédié une bonne part de notre existence, avec endurance et le plus de sagacité possible, à faire tout notre possible pour faire obstacle à cette évolution folle dominée par le ressentiment et
la revanche mauvaise.

C'est ce qui nous permet de monter au front avec -- de nouveau ;) -- vigueur à un moment historique dont nous sentons bien qu'il peut clore une période d'un demi-siècle tourmentée et ouvrir sur une
nouvelle harmonie H-F et un peu de réenchantement plus propice au constructif que la lutte incessamment renouvelée.

J'ai, pour ma part, pris "la totale", puisque rentré en fac fin 1970, j'ai subi les imprécations accusatrices des premières féministes (alors que j'avais les cheveux longs, une guitare, des fleurs
sur les chemises, etc. !) et ça dure sur le même mode insane et hyper-phallique venant du mauvais sexe depuis 40 ans !!

Content de cette info sur la lucidité tardive de Simone de B. (qui a vécu une bien belle histoire d'amour avec un homme, Nelson Algren), merci Gilles. Depuis une dizaine d'années, il m'était apparu
clairement que sa "phrase" désignait le mauvais sexe. C'est "homme" qu'il est hyper-coton de devenir, qui passe par des "rites initiatiques", qui impose de se faire violence à soi pour maîtriser la
violence que nosu avons en dépôt pour l'espèce.

Au moment où je viens de lancer moi-même mon blog masculiniste, je me réjouis de trouver ici de vaillants et chevronnés camarades de combat ! :)

Au plaisir de faire corps avec vous dans les mois voire les années qui viennent !