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Publié par Homme Culture & Identité

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Présentation : L’essentiel de la pensée contemporaine occidentale – et de la démocratie libérale – se ramène aujourd’hui à un projet d’autonomie du sujet. L’individu serait désormais capable de se construire seul, souverainement. L’auteur s’emploie ici à déconstruire ce « fantasme », celui d’une présomptueuse utopie qui est à la racine du désarroi moderne, et examine comment sauvegarder le principe de liberté tout en réapprenant ce que nous devons au principe civilisateur, celui de l’héritage et de la transmission (tradition et généalogie).

 

Quatrième de couverture : Tout au long du XXe siècle, les enfants, dans leurs poussettes, ont fait face à l’adulte qui les promenait. Jusqu’aux années 70, où un retournement massif est intervenu : brusquement, on s’est mis à orienter les enfants vers l’avant. Pourquoi cette inversion ? La question, sous ses apparences anodines, nous entraîne dans une enquête inattendue et passionnante au cœur du monde contemporain. La démocratie et la science, nos références cardinales, ont contribué conjointement au retournement : l’une et l’autre privilégiant un sujet libéré du poids du passé, des entraves traditionnelles, un sujet regardant d’emblée vers l’avant et auto-construit. Sommes-nous pour autant devenus des surhommes qui tirent leur être d’eux-mêmes et élaborent de façon autonome leurs valeurs ? Ou bien sommes-nous restés des hommes qui, à récuser toutes les autorités, risquent de s’abandonner aux déterminismes aveugles et aux fantasmes régressifs que, vaille que vaille, les civilisations s’efforçaient d’apprivoiser ? Pour Olivier Rey, les récits inventés depuis un demi-siècle par la science-fiction sont moins fantaisistes qu’on ne le pense : ils nous instruisent sur un réel qui, sous des dehors rationnels, est plus que jamais gouverné par l’inconscient. Ses analyses éclairent les orientations actuelles de la biologie qui, s’emparant de la reproduction humaine, a entrepris de matérialiser des théories infantiles, de nous affranchir des chaînes généalogiques et de l’obscurité de l’origine sexuelle. L’examen des doctrines éducatives en usage, promouvant un enfant délivré de la tutelle des adultes, constructeur de ses savoirs et de lui-même, nous permet de mesurer à quel point l’utopie de l’auto-fondation a pénétré notre monde.

 

Extrait : P 245
Cette solitude provoquée n’est pas la panacée, même Sartre n’en assuma pas les conséquenses :
Mais s’arracher à ce qu’on aime, le renier, n’est-ce pas absurde? Pour respecter « le beau mandat d’être infidèle à tout», il est donc préférable de ne rien aimer vraiment. Triste existence – à laquelle semblent répondre ces mots de Simone Weil : Les hommes sentent qu’une vie humaine dépourvue de fidélité est quelque chose de hideux. » Il ne s’agit pas, ici, de la fidélité paradante des hommes « de conviction » à ce qu’ils ont « toujours pensé », ou de celle, morose, ou qui fait serrer les mâchoires, que dicte le devoir, mais de la fidélité naturelle à des personnes, à des lieux, à des usages, à des manières d’être.. Incidemment, on remarquera que le rejet sartrien du passé figure dans un récit autobiographique que l’auteur fait débuter en 1850, avec l’évocation de son arrière-grand-père Schweitzer. Suivent deux cents pages évoquant son enfance, dans le décor cossu de l’avenue de l’Observatoire, entouré de la sollicitude permanente de sa mère, de sa grand-mère et de son grand-père qui, dans les rares périodes d’éloignement, lui écrivait des lettres en vers. Ajoutons qu’à quarante ans passés, Sartre se réinstalla chez sa mère, où il logea seize ans, avant que les risques d’attentats de l’OAS ne l’en chassent. Voilà beaucoup de passé, de généalogie, de napperons de dentelle et d’inertie bourgeoise héritée du XIXe siècle pour étayer la revendication d’autonomie et d’infidélité! Pour ceux à qui cet adossement fait défaut, la situation est plus délicate.

 

 

source : http://unesolitude.unblog.fr/2007/09/04/une-folle-solitude-le-fantasme-de-lhomme-auto-construit-de-olivier-rey/

 

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Une folle solitude

 

A partir d'une constatation presque triviale, Olivier Rey balise le chemin parcouru par notre civilisation dite "moderne" ou post moderne. Un livre d'un grande richesse où les thèmes sont si variés et multiples qu'il est difficile de tout embrasser en quelques mots. Nous irons donc à la pêche de queques extraits. Si l'homme est seul c'est que la promotion qu'il fait de lui-même (à commencer par ses enfants en tant qu'image projetée de lui-même) le conduit inexorablement à sa désintégration. Tout arrive comme si pour construire sa maison, il fallait en détruire les soubassements! Il n'y a même plus de sable pour la soutenir.

 

Quatrième page de couverture :

Tout au long du xxe siècle, les enfants, dans leurs poussettes, ont fait face à l'adulte qui les promenait. jusqu'aux années 70, où un retournement massif est intervenu : brusquement, on s'est mis à orienter les enfants vers l'avant. Pourquoi cette inversion ?

 

La question, sous ses apparences anodines, nous entraîne dans une enquête inattendue et passionnante au coeur du monde contemporain. La démocratie et la science, nos références cardinales, ont contribué conjointement au retournement : l'une et l'autre privilégiant un sujet libéré du poids du passé, des entraves traditionnelles, un sujet regardant d'emblée vers l'avant et auto-construit.

 

Sommes-nous pour autant devenus des surhommes qui tirent leur être d'eux-mêmes et élaborent de façon autonome leurs valeurs ? Ou bien sommes-nous restés des hommes qui, à récuser toutes les autorités, risquent de s'abandonner aux déterminismes aveugles et aux fantasmes régressifs que, vaille que vaille, les civilisations s'efforçaient d'apprivoiser ?

 

Pour Olivier Rey, les récits inventés depuis un demi-siècle par la science-fiction sont moins fantaisistes qu'on ne le pense : ils nous instruisent sur un réel qui, sous des dehors rationnels, est plus que jamais gouverné par l'inconscient. Ses analyses éclairent les orientations actuelles de la biologie qui, s'emparant de la reproduction humaine, a entrepris de matérialiser des théories infantiles, de nous affranchir des chaînes généalogiques et de l'obscurité de l'origine sexuelle. L'examen des doctrines éducatives en usage, promouvant un enfant délivré de la tutelle des adultes, constructeur de ses savoirs et de lui-même, nous permet de mesurer à quel point l'utopie de l'autofondation a pénétré notre monde.

 

Olivier Rey est chercheur au CNRS, enseignant à l'École polytechnique et à l'université Panthéon -Sorbonne. Il a publié au Seuil, en 2003, un essai, Itinéraire de l'égarement, analysant les origines de la science moderne et son statut dans la pensée contemporaine.

 

 

Quelques extraits :

P 37

Qui, sans le mimétisme, ne seraient même pas des hommes. Le mimétisme, c'est, entre autres, la faculté de prêter aux autres des intentions, des motifs, des sentiments comparables aux siens. Sans cela, quelle humanité? Mais avec cela, une société est nécessairement précaire. Car chacun trouve en soi des sentiments peu amènes.

 

. Dans la dépendance absolue du petit enfant, dans son incapacité radicale à se porter assistance à lui-même, la seule assurance contre la détresse est l'amour qu'on lui porte, le fait qu'il soit aussi nécessaire à la personne qui prend soin de lui que cette personne lui est nécessaire, qu'ils soient l'un envers l'autre dans une relation de complémentarité Fusionnelle Néanmoins, un tel état de complétude réciproque ne saurait perdurer. Les nécessités de l'engendrement Suffisent à l'interdire.

 

P 40

Par le langage, l'enfant trouve un moyen de domestiquer la séparation, de surmonter la perte. C'est pour cela que les enfants pleurent moins quand ils commencent à parler. Non qu'un mode d'expression se substitue à l'autre - sans quoi la parole servirait en premier lieu à réclamer et à se plaindre -, mais les mots constituent, en eux-mêmes, des remèdes à certaines détresses.

 

P 42

L'enfant fut recueilli, survécut, et la Grèce le nomma OEdipe - Oidipous, littéralement « pied enflé », en raison des séquelles de sa blessure. Oedipe n'a pas de nom : seulement un surnom, un symptôme oedémateux. Ses pieds mutilés signalent que, sans nom, il n'a pas non plus de place sur terre qui lui revienne.

 

Si on ne perd pas de vue que le symbolique a pour première fonction de civiliser une perte, celle de la complétude fusionnelle, de rendre supportables l'absence, le manque, le vide, de sorte qu'ils ne soient pas destructeurs et anéantissants, on mesure que le symbolique a nécessairement à faire avec le négatif. Par son entremise, le négatif ne se présente pas sous la forme brutale de l'impossibilité, devant laquelle il faut plier, mais sous la forme civilisée et, quoi qu'on en dise, beaucoup moins traumatisante, des lois et des interdits que le sujet est appelé à respecter.

 

P 66

En ce sens, ce qui arrive à Adam et Ève à la sortie de l'Éden n'est pas une punition divine, seulement ce qui se produit quand on a négligé un précepte constitutif de l'humain : ne pas absorber l'autre, accepter une limite à sa propre puissance parce qu'on y gagne ce que la toute-puîssance elle-même ne peut donner, la présence avec l'autre. Ne pas manger de l'arbre était moins un commandement qu'un conseil. L'exil n'est pas un châtiment, mais la suite logique des actes commis, une conséquence pour ainsi dire mécanique. Côté grec, Homère prête à Zeus ces paroles au début de l'Odyssée : « Hélas ! Voyez comme les mortels jugent les dieux!

 

C'est de nous que viendraient tous leurs malheurs alors que c'est eux-mêmes, par leur conduite sans mesure, qui se les attirent. » L'interdit était le vêtement de l'humain, plus exactement il était ce qui rendait le vêtement inutile. L'homme qui a mangé l'interdit est désormais un homme nu, qui doit se vêtir pour se protéger. Ayant dévoré, il est devenu dévorable. Ayant voulu tout posséder, y compris l'autre, il doit supposer que l'autre nourrit le même désir - d'ailleurs, à peine Eve a-t-elle croqué la pomme qu'Adam l'imite. L'homme est entré dans l'univers effrayant décrit par Hobbes, dominé par la peur : le premier meurtre, entre Caïn et Abel, ne va pas tarder. Et il y a peut-être pire. Au lieu de s'être débarrassé de l'interdit en le mangeant, l'homme l'a placé à l'intérieur de lui, là où, au lieu d'éclairer le monde extérieur, il assombrit le monde intérieur. Pour ne pas respecter la séparation d'avec l'autre, on vit séparé de soi-même.

 

P 85

A la recherche de préséances entre causalité et généalogie, il est sans doute préférable de constater une solidarité entre les deux principes, dont chacun soutient l'autre. À une hiérarchie simple se substitue une hiérarchie croisée, où chaque terme est à la fois fondateur et dérivé. Cette figure permet de comprendre les dangers spécifiques que véhiculent l'inceste et le parricide qui, en s'en prenant à la structure généalogique, semblent dénoncer le principe de causalité. Le parricide montre, à sa manière, un effet qui anéantit sa cause, l'inceste entre parent et enfant abolit la distance entre l'effet et la cause. Par là, c'est la raison même qui est mise en danger. La réaction des sociétés tradition

 

P101

A cela, on objectera que les hiérarchies sont loin d'avoir disparu, qu'on en voit au contraire de nouvelles se former ou s'accuser, ce qui est parfaitement vrai. Pourtant, leur statut a changé : non plus cadres reconnus a priori, telles les hiérarchies de naissance, mais expressions d'états de fait, que leurs bénéficiaires s'attachent à présenter comme le résultat d'une libre compétition entre les hommes, l'idéal proclamé étant celui de l'égalité des chances. L'état, lui non plus, n'a pas disparu, il reste au contraire plus tentaculaire que jamais. Cela ne doit pas empêcher de constater son dépérissement sur le plan des représentations. Là où son influence se maintient ou se renforce, elle s'accompagne d'une perte de légitimité propre, l'État incarnant moins désormais une manière d'être au monde qu'un moyen de pourvoir à certains besoins.

 

P 133

Le vocabulaire en porte témoignage : la laïcité rappelle Rémi Brague, est un mot forgé sur l'adjectif grec laïkos, dérivé du substantif laos, terme homérique désignant la foule des guerriers, ou la foule du peuple, repris dans le Nouveau Testament pour désigner le peuple de Dieu; le laïc, à l'époque médiévale, n'était pas hors de la religion, il était le chrétien ne faisant pas partie du clergé. La laïcité d'aujourd'hui, qui se veut indépendante de toute religion, trahit dans sa désignation même ce qu'elle doit au religieux. Nietzsche était conséquent quand, grand pourfendeur du christianisme, il n'en avouait pas moins une dette envers lui, reconnaissant son rôle éducateur. Il reproduisait ainsi, à l'endroit du christianisme, l'attitude de l'Église des premiers siècles envers le judaïsme, considéré comme dépassé sous sa forme ancienne par la venue du Christ, mais appartenant néanmoins à l'histoire de la vérité et participant à son avènement - ce pour quoi l'Ancien Testament fut conservé parmi les textes sacrés, contre le marcionisme qui le rejetait au nom de l'enseignement de Jésus et de Paul.

 

P 165

CE QUE « TERMINATOR » TERMINE

 

G Anders se demande qui est traumatisé, si l'individu à la naissance n'existe pas encore en tant que tel? «L'individu lui-même ? N'est-ce pas plutôt - puisque ce qui provoque le choc, c'est le processus même de l'individuation - la vie qui n'est pas encore individuée ? L'individu n'est-il pas plutôt celui qui hérite de cet effroi, qu'il traînera ensuite toute sa vie comme la douleur jamais dépassée de son individuation? Il me semble que tel est bien le point de vue de Freud. Car sa "pulsion de mort" n'est rien d'autre, en fin de compte, que le désir intense qu'a l'individu d'en finir avec ce supplice qu'est l'individualité 13. » Mû par ce désir, pourquoi l'individu ne se défait-il pas de l'existence par le suicide? Cela n'est pas si simple. Thanatos est contredit par Éros, la pulsion de mort n'est pas isolée mais combattue par des pulsions de vie qui font que l'existence, même si elle est lourde à porter, est aussi un bien auquel on tient. De plus la mort, à moins de la perspective d'une « autre vie », ou de la résorption dans la transcendance, est impuissante à effacer l'individualité. D'une certaine manière, elle réalise même l'inverse. En retirant à l'être la possibilité d'agir, elle ne l'abolit pas : elle le fige, elle lui ôte la possibilité de reprendre, de corriger ses actes, elle l'oblige à coïncider avec lui-même, elle le rive pour l'éternité à sa singularité. Acteur sommé de s'identifier à son rôle, dont il ne pourra plus jamais se détacher. Tant qu'il vit, l'individu peut caresser l'espoir insu d'en finir un jour avec le « supplice de l'individualité " En mourant, cet espoir lui est retiré. Achille, le grand Achille, aurait préféré être un pauvre laboureur vivant que roi au royaume des morts - « dans cet autre monde où, je suppose, l'enfer, ce sera de contempler éternellement notre vie ».

 

P 170

L'inconscient ne fait pas que s'emparer des produits de la science, il les provoque aussi. Il les provoque d'autant plus que, le discours instituant la science comme source unique et indépassable de la vérité, ou garante du bonheur universel, ayant tendance à s'épuiser, le fantasme est appelé en renfort à l'engouement défaillant. On dira que c'est le marché qui constitue la force motrice déterminante. Mais le marché serait une bien pauvre chose si, par les manoeuvres publicitaires, il n'en appelait en permanence à un fond pulsionnel dont on peut se demander s'il est le moyen par lequel le marché assure son emprise, ou ce qui institue le marché dans l'espoir de se satisfaire. Tel est, en tout cas, le discours de la publicité, présentant les produits comme fantasmes devenus réalité : vous en avez rêvé, la technique l'a fait. Que, dans l'opération, la technoscience soit manipulatrice ou manipulée, offre ou réponse, ou les deux à la fois, peu importe à la limite : c'est parce qu'elle est, dans une mesure croissante, animée par des motifs de l'inconscient que, selon Sloterdijk, « la haute technologie moderne peut être décrite comme une grande machine de découverte de soi par celui qui l'utilise ».

 

P 181

Entre fabriquer l'homme et être cause de soi-même, il semble qu'il y ait un gouffre. Pourtant, au-dessus de ce gouffre, nous venons de repérer une passerelle - moins étroite et théorique qu'il n'y paraît. Les premières figures de l'autre que rencontre l'enfant sont, en règle générale, ses parents. Les termes de cette rencontre se trouvent réactivés lorsque l'enfant, à son tour, devient parent. À ceci près que le rapport est inversé. Mais l'est-il nécessairement? Il s'en faut que les identifications inconscientes épousent toujours, avec docilité, les données conscientes. Quand des parents ont un enfant, cette situation les renvoie au rapport parent enfant tel qu'ils l'ont connu pour la première fois, où ils occupaient la place d'enfant. Et ils peuvent fort bien, psychologiquement, ne pas être disposés à céder cette place. L'évidence objective les y pousse : elle les engage à se détacher de leur ancienne demande d'enfant pour répondre à celle que le nouveau venu leur adresse. L'inverse, toutefois, peut se produire : le renoncement n'intervient que sur fond de tentations régressives, toujours présentes et pas toujours surmontées. D'ailleurs, même dans le cas où les revendications puériles semblent abandonnées, il arrive qu'elles ressurgissent une fois les enfants élevés - les infirmités réelles, ou exagérées, de l'âge, permettant à certains parents de réclamer de leur progéniture, particulièrement des filles, cette sollicitude qu'on accorde aux petits enfants.

 

P 209

Plus l'enfant sera maîtrisé avant sa naissance, moins il sera maîtrisable après - ne serait-ce qu'en renvoyant à ses concepteurs, en miroir, la liberté de choix dont ils ont fait usage pour l'avoir, La responsabilité des parents ne fera que croître jusqu'à devenir écrasante, tout cela se terminant par une lutte à mort. C'est ce qui s'est passé, dans une certaine mesure, entre l'homme et Dieu, dès lors que ce Dieu a été conçu comme tout-puissant et ayant créé l'homme de bout en bout. L'homme a fini par tuer un tel Dieu, il ne pouvait faire autrement.

 

Bien sûr, en matière de procréation humaine, on est loin d'en être là. Et les technophiles de soupirer et de lever les yeux au ciel : de quoi s'inquiète-t-on! Mais enfin, il faudrait s'entendre. Comme l'a remarqué Jean-Pierre Dupuy, la communauté scientifique est adepte du double langage : « Lorsqu'il s'agit de vendre son produit, les perspectives les plus grandioses sont agitées à la barbe des décideurs. Lorsque les critiques, alertés par tant de bruit, soulèvent la question des risques, on se rétracte : la science que nous faisons est modeste. Le génome contient l'essence de l'être extrême, l'émancipation meurtrière - Plus l'enfant sera maîtrisé avant sa naissance, moins il sera maîtrisable après - ne serait-ce qu'en renvoyant à ses concepteurs, en miroir, la liberté de choix dont ils ont fait usage pour l'avoir, La responsabilité des parents ne fera que croître jusqu'à devenir écrasante, tout cela se terminant par une lutte à mort. C'est ce qui s'est passé, dans une certaine mesure, entre l'homme et Dieu, dès lors que ce Dieu a été conçu comme tout-puissant et ayant créé l'homme de bout en bout. L'homme a fini par tuer un tel Dieu, il ne pouvait faire autrement.

 

Bien sûr, en matière de procréation humaine, on est loin d'en être là. Et les technophiles de soupirer et de lever les yeux au ciel : de quoi s'inquiète-t-on! Mais enfin, il faudrait s'entendre. Comme l'a remarqué Jean-Pierre Dupuy, la communauté scientifique est adepte du double langage : « Lorsqu'il s'agit de vendre son produit, les perspectives les plus grandioses sont agitées à la barbe des décideurs. Lorsque les critiques, alertés par tant de bruit, soulèvent la question des risques, on se rétracte : la science que nous faisons est modeste. Le génome contient l'essence de l'être....

 

P 216

- sans compter les injonctions ultérieures à la « formation permanente », sous peine de disqualification -, c'est le signe que ce monde est de plus en plus étranger. Du reste, les vigoureux efforts de formation ne produisent pas leurs effets - soit qu'ils se révèlent impuissants, soit qu'ils ne soient pas mis en oeuvre du fait de leur coût, parce que « le prix de revient de l'éducation des hommes à la société s'accroît plus rapidement que la productivité de l'économie dans son ensemble ». Si tel est le cas, un simple calcul économique montre que, dans le contexte actuel, le chômage et l'« exclusion » n'ont aucune chance de trouver un remède. Le remède est d'autant moins probable qu'au bout du compte de tels maux jouent leur rôle dans l'équilibre social général : les « exclus » ont cet immense mérite de circonscrire le mal, comme s'ils constituaient la seule objection, limitée, au satisfecit d'ensemble que les « très inclus » sont enclins à délivrer à la société. Ils ont cette autre vertu : donner au « moyennement inclus », par comparaison, des motifs de contentement qui, sans cela, pourraient venir à cruellement manquer. Enfin, les exclus font sentir au grand nombre des « tout juste inclus » le vent du boulet, incitant ceux-ci à garder profil bas, ne serait-ce que par décence envers le malheur d'autrui.

 

P220

40. LA CONTRE-PRODUCTIVITÉ

Si l'homme avait fait preuve d'un conservatisme absolu, il traînerait toujours une existence précaire et misérable. À l'opposé, s'il bouleverse ses conditions de vie au point de bâtir un monde invivable, son existence redevient précaire et misérable. Devoir accepter n'importe quel changement au nom du fait que, si les hommes avaient refusé le changement, ils en seraient restés à l'âge des cavernes est donc un argument absurde. « Que penserait-on en effet de quelqu'un qui dirait : "Monsieur Untel s'était construit une maison de deux étages, une demeure spacieuse pour lui et sa famille. Mais il ne s'est pas contenté de deux étages, il en a construit encore quarante, ou quatre cents, ou quatre mille, et il ne compte pas du tout s'arrêter là. Que trouvez-vous à y redire ? Il a procuré un abri aux siens, il continue." La tour insensée de monsieur Untel est condamnée à s'écrouler d'un instant à l'autre sur ses habitants, chaque nouvel étage ajoute à la menace, mais on en parle toujours comme d'un abri. Tel est bien le discours des apologistes du développement technique infini, avec cette circonstance aggravante qu'ils le tiennent devant un tas de décombres : la maison devenue tour insensée s'est déjà écroulée. »

 

P 228

L' inconscient, c'est-à-dire, encore une fois, l'infantile en nous; les fantasmes de toute-puissance, qui ne voient dans toute technique que l'accroissement de puissance qu'elle peut donner; la mégalomanie qui, pour mieux nier notre dépendance initiale absolue, va jusqu'à nous vouloir créateur de nous même, indépendamment de la sexualité; les séquelles du «traumatisme de la naissance», l'effroi de se constituer en individu séparé, cherchant à s'oublier dans les déterminations anonymes de la matière, le fonctionnement des machines, la mécanisation du vivant et du processus de reproduction. La science moderne est enrôlée dans cette tâche. Elle s'y prête d'autant mieux qu'elle est peu attentive au principe généalogique. Elle s'est constituée en rupture avec les réponses traditionnelles, avec les ordres institués, avec tout rapport au passé, serait-ce le sien propre : selon les mots souvent répétés de Whitehead, « une science qui hésite à oublier ses fondateurs est condamnée à la stagnation».

 

P 245

Cette solitude provoquée n'est pas la panacée, même Sarte n'en assuma pas les conséquenses :

Mais s'arracher à ce qu'on aime, le renier, n'est-ce pas absurde? Pour respecter « le beau mandat d'être infidèle à tout», il est donc préférable de ne rien aimer vraiment. Triste existence - à laquelle semblent répondre ces mots de Simone Weil : Les hommes sentent qu'une vie humaine dépourvue de fidélité est quelque chose de hideux. » Il ne s'agit pas, ici, de la fidélité paradante des hommes « de conviction » à ce qu'ils ont « toujours pensé », ou de celle, morose, ou qui fait serrer les mâchoires, que dicte le devoir, mais de la fidélité naturelle à des personnes, à des lieux, à des usages, à des manières d'être.. Incidemment, on remarquera que le rejet sartrien du passé figure dans lin récit autobiographique que l'auteur fait débuter en 1850, avec l'évocation de son arrière-grand-père Schweitzer. Suivent deux cents pages évoquant son enfance, dans le décor cossu de l'avenue de l'Observatoire, entouré de la sollicitude permanente de sa mère, de sa grand-mère et de son grand-père qui, dans les rares périodes d'éloignement, lui écrivait des lettres en vers. Ajoutons qu'à quarante ans passés, Sartre se réinstalla chez sa mère, où il logea seize ans, avant que les risques d'attentats de l'OAS ne l'en chassent. Voilà beaucoup de passé, de généalogie, de napperons de dentelle et d'inertie bourgeoise héritée du XIXe siècle pour étayer la revendication d'autonomie et d'infidélité! Pour ceux à qui cet adossement fait défaut, la situation est plus délicate.

 

P 292

Le sol qui se dérobe sous les pieds, c'est l'incertitude à propos de ce qui vaut, dans un monde qui change à vitesse accélérée. Incertitude, inquiétude quant à l'existence que soi, on doit mener - avec la crainte perpétuelle de ne pas faire ce qu'il faudrait, de passer à côté. Incertitude quant à ce qui suivra - ou plutôt certitude que ce qui suivra ne ressemblera pas à ce qu'on a vécu. La modification accélérée du monde par la technique tient une grande part dans ce sentiment : le rythme de l'évolution est tel que les générations successives vivent dans des milieux différents. Il s'agit là d'un phénomène nouveau, extrêmement récent dans l'histoire humaine. Qu'on songe à ce passage où Musset, dans La Confession d'un enfant du siècle, publiée en 1836, s'adressait aux hommes qui viendraient après lui.

 

0 peuple des siècles futurs! lorsque, par une chaude journée d'été, vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie; lorsque vous verrez, sous un soleil pur et sans tache, la terre, votre mère féconde, sourire dans sa robe matinale au travailleur, son enfant bien-aimé; lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n'y aura pas un épi plus haut que l'autre dans la moisson humaine, mais seulement des bleuets et des marguerites au milieu des épis jaunissants...

 

P 317

On se demande si, dans la situation actuelle, l'enseignement des sciences ne devrait pas agir à front renversé par rapport aux disciplines qui, auparavant, véhiculaient une tradition qu'elles ont, dans une large mesure, laissé choir. La situation de la science n'est plus la même. Bon gré mal gré, elle occupe désormais la place dominante. Ne devrait-elle pas assumer cette place ? Au lieu de courir derrière le mythe de l'enfant reconstruisant par lui-même le savoir scientifique, au lieu de faire comme si l'enfant était un scientifique-né qu'il suffit de mettre face au monde plutôt que de lui « asséner » un savoir ancien, ne faudrait-il pas accepter de transmettre la part de savoir systématique et d'héritage scientifique accumulé par les efforts patients de ceux qui nous ont précédés ? On pourrait même, à l'occasion, éveiller pour tel ou tel de ces prédécesseurs un peu d'admiration, qui n'est pas un sentiment déshonorant. On a peur, ce faisant, de détruire l'esprit de recherche. Crainte très vaine, que toute l'expérience passée dément! Au-delà de la prime enfance, les êtres se montrent souvent curieux à proportion qu'ils sont instruits. Il est bien entendu que les sciences progressent en remettant en cause leurs théories. Encore faut-il qu'il y ait des théories : si un savoir ne précède pas la critique, on ne fait qu'aboutir à l'idée que rien n'est sûr, que tout savoir est précaire, qu'il n'y a que des opinions et que toutes se valent.

 

 

Source : http://affinitiz.net/space/meslectures/content/_6f360056-6b2d-4995-a85d-a7f6449c1959

 

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Extrait de l’article "Les facettes de l’individu empêtré dans l’individualisme" rédigé par Evelyne Pieiller [1]dans Le Monde Diplomatique de Mars 2007.

 

"La réflexion d’Olivier Rey, mathématicien, chercheur et enseignant, notamment à l’Ecole polytechnique, rayonne à partir d’une question centrale : comment éduquer les enfants dans et pour une société véritablement démocratique ? Les théories éducatives dominantes, selon lui, ont tendances à faire primer sur le savoir et l’étude des oeuvres "une culture de l’authenticité, de l’expression de soi et de la communication". L’enfant doit "construire ses savoirs". Ce serait là, démocratiquement, respecter l’individu, son rythme, ses richesses propres : en lui permettant d’affirmer sa personnalité, sa différence, indépendamment des héritages chers aux ..."héritiers", pour reprendre le mot de Pierre Bourdieu, et des vieilles contraintes formalistes. Mais ce que Rey voit à l’oeuvre dans ces conceptions pédagogiques, et dont il trouve confirmation dans de nombreux autres exemples, c’est, sous la volonté de respecter l’enfant et de rendre moins déterminantes les inégalités sociales, un glissement vers le fantasme de l’individu "auto-construit", qui célèbre une liberté entièrement fallacieuse.

 

C’est évidemment autour de la déinition du concept de liberté que se noue le débat. La liberté, est la liberté d’être spontanément soi ? Et, pour être soi, ne faut-il pas d’abord apprendre ce qu’est cet individu si chéri aujourd’hui ? Rey, dans le droit-fil de tout un courant de pensée qui mène jusqu’aux travaux du juriste Pierre Legendre [2], affirme que l’individu ne peut accéder à une autonomie véritable sans se reconnaître lié : lié aux autres, lié à une société qui lui permettra d’exercer cette autonomie, lié à une histoire, lié à ses propres fantômes, Se croire "auto-référentiel", ce qu’impliqueraient les actuelles théories pédagogiques et, plus largement, le système de valeurs en cours, c’est nier la généalogie de la famille, du savoir, des institutions. Nier ce lien, c’est nier ses propres limites, limites qui seules définissent le champ où peut s’élaborer le sujet.

 

En d’autres termes, la liberté ne peut exister que sur le fond de renoncement : elle ne commence à se déployer que quand des limites sont perçues et intégrées : la liberté individuelle, fondement de la démocratie, et condition de sa pérennité, implique que le citoyen se sache mortel fils de mortel, un parmi d’autres, refuse la loi du plus fort, accepte des règles qui permettront de vivre ensemble. C’est donc la raison qui le conduit à ne pas s’en remettre à ses seules impulsions, afin de pouvoir, humain parmi les humains, contribuer à une histoire commune, et écrire sa propre histoire. C’est la raison qui lui fait comprendre que l’autre n’est pas une chose, mais un "je" comme lui, c’est à elle que l’être humain doit l’humanité qui le rend capable d’avoir des droits, pour paraphraser la merveilleuse expression de Remis Brague. [3]

 

Or s’appuyer sur la rationalité, plutôt que sur l’évidence du désir et la clôture de l’ego, n’est pas automatique, n’est pas facile, n’est pas transparent : si chacun en a la potentialité, encore faut-il nourrir cette potentialité. Chacun naît libre ... Libre, oui, mais d’oeuvrer à sa libération, qu’entravent les pulsions et les évidences. La conception d’un individu "solo", susceptible de ne tirer que de son propre fonds les assises de sa raison, considéré comme ayant à ne s’autoriser que de lui-même, tend à définir chacun comme un "mini-Etat" où il fait sa loi. Le sens des interdits, contraintes et limites tend alors à disparaître, ils ne sont plus guère que la "simple résultante de tractations entre les revendications individuelles d’une part, les exigences de la société d’autres part", ou, pis, une violence.

 

En s’institutionnalisant, la raison a rendu possible l’autonomie de l’individu.

Ne pas reconnaître que "nul n’est à l’origine de soi", ne pas renoncer au rêve infantile et dangeureux de toute-puissance, croire que se soumettre à ses désirs permet d’accomplir sa vérité, c’est oublier que, si l’on peut justement chercher à s’accomplir, c’est parceque la société, ses structures, ses limites, la loi, le permettent, et non parce que ce serait un droit "naturel" auquel la société ferait obstacle ; c’est oublier que c’est la raison qui en écrivant des lois, s’est institutionnalisée, et a rendu possible l’autonomie de l’individu ; c’est oublier qu’on reçoit d’abord les lois, les interdits, les limites, avant de se les approprier, et que c’est ainsi que se pérennise l’institution sociale de la raison - indispensable à l’exercice de la liberté, intime et collective.

 

Quand donc Rey attaque, avec une gaieté emportée, une émotion effervescente, les "totems" d’une certaine modernité, le dédain de l’héritage, le refus des contraintes, la liberté d’affirmer sa propre personnalité, la revendication de sa différence comme identité, c’est pour dissiper ce qui lui paraît un leurre séduisant et redoutable qui, loin d’être l’achèvement des valeurs démocratiques, les menace, alors même que ces conceptions s’en réclament.

 

Il n’est pas aisé de s’aventurer sur ce terrain : ne pas croire que tout ce qui se nomme progrès est toujours progressiste peut rapidement être apprarenté à une pensée réactionnaire. Or cette analyse entend rappeler l’esprit des Lumières, elle cherche à élucider le dévoiement de cet esprit : tout en gambades et digressions, recourant aussi bien à Ivan Illich qu’à Philip K. Dick, René Girard ou Arnold Schwarzenegger (celui de Terminator), cet essai, bousculant, roide et passionné, ne cherche certainement pas à célébrer le passé contre la modernité : il s’emploie à montrer comment la modernisation culturelle va dans le même sens que la modernisation économique, ce qui est troublant.

 

De la poussette rénovée où l’enfant est censé appréhender librement le monde, coupé du regard des parents qui permet de donner sens à ce qu’il voit, au glissement de la science vers la technique au service du marché, de la substitution de la créativité à l’étude du patrimoine littéraire, jusqu’à la place prise dans la presse et l’imaginaire par le clonage, il donne à lire un monde qui semble avoir oublié que la liberté se construit en raison. Ce monde est en plein accord avec une conception économique libérale qui s’est déployée précisément sous couvert de ces mêmes idéaux de libération et de respect de l’individu subtilement faussés - "de même que, selon les préceptes libéraux, une main invisible est censée assurer la prospérité générale pour que les hommes abandonnent leur prétention à intervenir dans l’économie et ne se préoccupent que de leur intérêt personnel, de même l’auto-organisation conduirait les êtres à l’épanouissement et au bonheur". Dans une société alors en passe de "désinstitutionnalisation généralisée", pour citer Dany-Robert Dufour [4], l’individu est seul, sommé de s’auto-créer, éperdument : libéré des contraintes, libéré de la raison, libre, follement libre d’écouter les sollicitations de son inconscient et celles du marché, qui n’aime rien tant que satisfaire ses pulsions archaïques.

 

source : http://www.m-pep.org/spip.php?article204

 

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